03 février 2012

Encore un bébé serpent...

LRdS_LISEUSE

Par Vincent Clavence

La Liseuse, c’est un conte philosophique et merveilleux, un poème, une bouteille à la mer.

 

Durmarque relève le défi d’un livre où Dieu lui-même fait entendre sa voix, dans un procès sur fond de chambre à gaz. Le lecteur assiste à la rencontre hallucinée d’un Dieu déchu mais qui ne peut déchoir, jugé coupable par le diable sur les cendres d’Auschwitz : « Tu sens le pourri depuis Auschwitz. Auschwitz, ça sonne comme un éternuement, comme une pneumonie mortelle de Ton ordre. De toute façon, c’est incurable. »

 Alors, puisque l’emphase du fils de Dieu a échoué, la timide liseuse révèle à l’homme son message, pétri de parole humaine : c’est la voix des livres qu’elle donne à entendre. La liseuse est une envoyée fragile et discrète qui lit déjà dans le ventre de sa mère avant d’offrir ses lectures aux autres. Elle dépérit si elle ne lit pas : la lecture est son oxygène, sa raison d’être. Loin de l’isoler de la communauté humaine, la lecture invite au partage. Ainsi, elle s’immisce dans le quotidien des hommes pour y apporter du sens. C’est elle, le livre ouvert que nous retrouvons dans le secret de notre solitude. Elle brise le silence de la nuit, se glisse dans la chambre et le sommeil de nos vies routinières pour nous glisser à l’oreille les mots de la littérature. C’est elle qui nous réapprend à regarder le monde avec la candeur de nos yeux d’enfant. Sans emphase, elle est celle qui s’adresse à chacun et non aux foules.

Pourtant, si elle touche les individus, rien ne semble pouvoir sortir le troupeau de son aveuglement. Tout est joué d’avance dans un monde où l’on n’écoute que la force et les hommes resteront englués dans une médiocrité qu’ils ne perçoivent même plus. L’étincelle de la liseuse sera éteinte par la bêtise, à coup de boue publicitaire. Quand on vit sous perfusion, on ne supporte plus que la lumière artificielle. Il s’agit pour Durmarque de saisir l’universel au sein même du prosaïsme. La crudité n’est jamais loin de l’extase : le chemin de croix de la liseuse est indissociable des tours de piste de Mostau.

La Liseuse incarne ce conte de fées pour époque fatiguée où personne n’a plus l’imagination d’inventer sa vie. Elle nous invite à une promenade dans les livres et le verbe. Elle est le vecteur de mots qui ne sont pas les siens, elle fait le lien et donne aux autres : la lecture des grands textes de la littérature n’est pas une évasion bien au contraire, c’est un moyen de se retrouver. La poésie des mots devient parole sacrée. Elle refuse la grandiloquence des textes religieux mais elle suivra, humblement, le parcours d’un Jésus des temps modernes. Comme le narrateur, nous restons saisis par « cette présence onirique, son côté mystérieux et mystico-féerique ». Ce frêle personnage nous sort de l’abrutissante mécanisation confortable à laquelle nous avons réduit nos vies.

Le bilan est-il dès lors sans appel ? Pas tout à fait. Si les hommes acceptent de se laisser happer par la banalité quotidienne avec complaisance et vulgarité, une poignée garde l’aspiration à vivre, la fièvre de l’existence.

Ces tâtonnements ridicules pour donner du sens à une vie qui nous échappe constituent une quête dérisoire, mais non dépourvue de grandeur.

Certes, la déshumanisation des camps cache mal celle, plus insidieuse, que nous acceptons dans une société hypernormée où chacun appelle de ses voeux uniformisation et conformisme.

 

Certes, cette parole murmurée dans l’exigüité d’une chambre semble bien improbable.

La Liseuse, c’est une prophétie pour temps modernes gavés d’opinion et de hamburgers. Mais tout n’est pas perdu puisque son chant trouvera un écho :

« Sachez que notre mouvement a identifié deux cent quatre-vingts mille personnes qui entrent chez des gens pour leur lire des livres dans le monde ».

Décidément, la petite musique de la Liseuse résonnera longtemps à notre oreille...

 

Posté par lerireduserpent à 19:19 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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